Depuis 2004, l'OIV a permis la désalcoolisation du vin en limitant la réduction maximale du degré alcoolique à 2%. Très récemment, le ministère de l'agriculture a autorisé l'utilisation des copeaux de bois et permis la désalcoolisation pour des volumes limités destinés au marché intérieur. A y regarder de plus près, les deux mesures semblent tout à fait complémentaires et accompagnent le développement de l'industrie du vin.

Les frères Pugibet se sont fait les chantres de la désalcoolisation et la presse régionale s'est très largement chargée de relayer leurs "expérimentations". L'un de leur choix, dans une région où la production s'appuie sur le Cinsault et le Grenache, a été d'encépager en Syrah, mais surtout Chardonnay et Pinot, des cépages qui font fureur à l'exportation. On comprend la logique et elle est tout à fait contestable dans un pays comme le nôtre qui appuie sa viticulture sur la notion de terroir, cette rencontre si particulière entre l'homme et la terre. Les AOC sont le produit de cette culture si typique à la France.

Dans un contexte de crise, ils ont décidé de désalcooliser le vin. De quoi s'agit-il ? C'est un procédé utilisant des osmoseurs qui sépare l'eau, la matière sèche et l'alcool pour le réassembler à un degré alcoolique moindre. L'objectif est clairement de pouvoir continuer de vendre en volume, en faisant du vin un produit de qualité courante. J'avoue que je ne comprends pas la logique et il semble que ces deux viticulteurs aient perdu la mémoire et reproduisent les erreurs du passé. La région Languedoc-Roussillon a longtemps produit à partir de cépages pisse-vin. Un effort énorme de réencépagement a été entrepris avec l'adjonction de Syrah amenant davantage de finesse et d'arôme, tout en permettant aux vins de cette région de conserver leurs saveurs épicées et aromatiques si typiques. Pour ma part, je trouve ces vins d'une très grande qualité. Je pense notamment aux Corbières et aux Côtes de Roussillon Villages, si enjoués et gorgés de soleil et d'alcool. C'est toute cette générosité que la désalcoolisation risque d'amener.

Comment croire un seul instant que ce bidouillage techno-oenologique soit de nature à inciter les connaisseurs à consommer ? Et comment croire que ceux qui n'y connaissent rien, iront consommer des breuvages qui, nécessairement, seront reperés comme de la "boisson" ? Décidémment, je ne comprends pas. Sur le plan de la qualité, qui peut encore croire à une possibilité d'amélioration de la qualité du vin par la distillation ? Chimiquement, c'est impossible compte tenu de la volatilité des parfums et des aldéhydes. De toute façon, clairement, c'est un objectif très secondaire au regard de celui qui consiste à vouloir vendre à tout prix. Quant au calcul économique, les autorisations croisées de la désalcoolisation et de l'usage des copeaux de bois, compensant l'affadissement du vin, sont de nature à favoriser les entités qui pourront réaliser d'énormes économies d'échelle. On pense immédiatemment aux Australiens qui, par la nature concentrée du marché du négoce, pourront arroser le monde entier ! Comme le vin circule par voie maritime, l'augmentation du prix des carburants ne pourra pas limiter la déferlante des nouveaux pays producteurs vers la vieille Europe.

Ce qui est dramatique, c'est l'attitude de nos vignerons qui, par leurs pratiques, scient la branche sur laquelle ils sont assis. Technique des vins de cépages exportés dans le reste du monde, machines à vendanger, cuves inox, cuves ciment, utilisation d'adjuvents aromatiques autorisés par le Codex Alimentarius, maintenant copeaux de bois et désalcoolisation... à quand la suppression prochaine des AOC ? Franchement, si c'est pour produire des vins pareils, il vaut mieux fabriquer du biéthanol avec la vigne. Au moins, les agriculteurs pourront investir massivement dans les osmoseurs.